
Marieta Salas a assisté elle-même à plus de 800 naissances dans son élevage.
Majorque-(dites :
Mallorca, en espagnol)- la sœur aînée
des îles Baléares, est surtout connue
pour ses plages dorées, son ambiance
estivale qui fait les délices d’un
tourisme de masses en grande partie
européen. Peu de gens savent qu’à
quelques kilomètres seulement de la
fameuse Cathédrale de Palma, dans une
vallée complètement entourée de collines
et préservée de toute folie édificatrice
de notre civilisation du béton, se
trouve l’un des haras les plus réputés
et les plus primés au monde, en ce qui
concerne le cheval de pur-sang arabe.
Héritière du grand entrepreneur et
industriel que fut Don Pedro Salas, sa
fille Marieta Salas est propriétaire
aujourd’hui des domaines de « Ses Planes
» et de « Ses Rotes », où paissent
tranquillement les mères et les sœurs de
chevaux dont la beauté a été admirée
dans le monde entier, et qui ont été
souvent l’objet d’offres millionnaires.
Ces chevaux, presque tous avec le
préfixe « Abha » (traduction de « Salas
» en arabe), ont été multi-champions
dans des shows parmi les plus
prestigieux du calendrier de la ECAHO
(organisation qui réunit les différentes
nations dotées d’un Stud-Book reconnu du
cheval de pur-sang arabe), comme c’est
le cas d’Abha Qatar ou de Abha Palma,
pour ne citer que deux des plus célèbres
poulains nés ou élevés récemment par
Marieta Salas.
Vue des écuries et des étendues du haras depuis la maison de Marieta Salas.
Dans un Palais de style
Empire Romain, une magnifique
construction réalisée il y a quelques
années seulement sur les hauts de la
propriété et parfaitement en harmonie
avec la nature, la couleur ocre des
roches et de la terre, la Maîtresse des
lieux reçoit ses invités avec la
générosité naturelle des Grands. A Ses
Planes, des Chefs d’Etat, des Princes,
des milliardaires, et des gens parmi les
plus humbles ont été reçus avec la même
générosité de cœur. Car Marieta Salas
est un vrai rayon de soleil pour tous
ceux qui ont la chance de la connaitre
personnellement. Cette grande dame,
encore jeune de par son activité
débordante et son inaltérable
enthousiasme pour parachever tout ce
qu’elle entreprend, souhaite nous
transmettre sa passion pour le cheval
arabe. Et elle nous a accordé cet
entretien sur ses terres, profitant de
la pause d’hiver entre les étapes de la
compétition internationale :
Horses of the
World :
Marieta, tu donnes l’impression de tout
diriger en prenant soin du plus petit
détail… de donner de ta personne sans
compter, et de ne rien laisser échapper
à ton contrôle…c’est ainsi que tu
diriges ton élevage…mais te reste-t-il
du temps pour autre chose ?...
Marieta
Salas : J’aimerais
pouvoir ne m’occuper que de mes chevaux
et de mon jardin !! …mais
malheureusement, j’ai beaucoup d’autres
choses qui me prennent du temps. Je dois
gérer la fortune de mon père, m’occuper
de mes affaires, et aussi consacrer du
temps à mon fils. J’ai divorcé en 2004,
et n’ai pas de regrets, mais cela a
supposé pour moi la nécessité d’assumer
une charge de travail supplémentaire.
« Nous avons été
champions des Etats-Unis tout au début…
sans même nous rendre compte de ce que
cela signifiait. Par pur hasard !! »
Marieta Salas
Horses of the
World :
Aujourd’hui tu fais partie des éleveurs
de chevaux arabes les plus primés au
monde. Quel a été le parcours pour
arriver à tant de succès ?
Marieta
Salas :
Nous avons commencé avec des chevaux de
Pure Race Espagnole. A mes dix-huit ans,
mon père a acheté toute une jumenterie
de chevaux espagnols sur la Péninsule.
Nous les avons amenés à Palma. Par la
suite, une amie a demandé à mon père de
l’aider dans la négociation de vente de
ses chevaux à un docteur holandais.
Celui-ci a acheté ses chevaux, sauf deux
que mon père a acquis pour nous. Parmi
ses deux juments, se trouvait par hasard
la mère de Abha Hamir. Nous avons donc
été champions des Etats-Unis tout au
début, sans avoir une idée de ce que
cela voulait dire. Du pur hasard !! Le
premier succès important a donc été en
1973. Et cela ne faisait que quatre ou
cinq ans que nous élevions des chevaux
arabes. Mais nous étions de vrais
néophytes !!
Horses of the
World : de
par leur vocation pour l’élevage
chevalin, les domaines de « Ses Planes »
et de « Ses Rotes » ne pouvaient pas se
désintéresser de la race autochtone de
Majorque…le « caballo mallorquin ».. !?
Marieta
Salas :
Lorsque mon père et moi nous avons «
récupéré » la race, nous allions par
monts et vaux pour voir à quoi pouvait
ressembler un cheval « mallorquin ».
Personne ne savait vraiment à quoi ce
cheval ressemblait. Ils étaient
d’ailleurs dans un état sauvage et d'abandon manifeste.
Maintenant, ce n’est plus le cas. Il y
en a de très beaux, tant dans les
étalons que dans les juments. J’ai eu
des juments « mallorquinas » de 1,60 m
au garrot. Mais je les avais élevées
chez moi. Mon père aussi a eu jusqu’à
trois ou quatre étalons et une douzaine
de juments « mallorquinas ». Et moi
j’avais deux juments que je donnais aux
étalons de mon père. Il faut savoir
qu’il n’y avait à l’époque que trois ou
quatre étalons qui « probablement »
étaient « mallorquins ». Je répète : «
probablement » !! On a créé la race, et
maintenant c’est un beau cheval.
Mais
après avoir sauvé cette race, je me suis
dit que je ne pouvais pas continuer avec
autant de races différentes : mallorquin,
espagnol, arabe… J’ai donc décidé de ne
garder que mes chevaux arabes, ceux avec
lesquels je me sens le mieux.
Horses of the
World :
l’Espagne a toujours été le berceau de
plusieurs races de prestige…et si l’on
considère le « pur-sang arabe », qu’en
est-il aujourd’hui sur le plan de la
qualité ?
Marieta
Salas : Si
les gens m’écoutaient, sachant que j’ai
donné plus de 20 cours (à raison de deux
cours par an pendant dix ans), et si les
gens m’avaient écouté, il y aurait
beaucoup de chevaux de meilleure qualité
en Espagne. Mais les gens aujourd'hui ont l'air de ne plus prendre le temps d'apprendre…
Même
avec internet, même avec les magazines,
même si aujourd’hui il y a beaucoup plus
de canaux d’information qu’autrefois,
les gens ne prennent pas le temps
nécessaire pour apprendre.
« Pour moi , voir naître mes chevaux,
c’est comme un artiste qui finalement
contemple son œuvre achevée : c’est
l’expression définitive de mon œuvre »
Marieta Salas
Horses of the
World : On
dit que ta passion te porte jusqu’à
assister à toutes les naissances de tes
poulains…c’est vrai ?
Marieta
Salas :
J’ai vu naître plus de 800 poulains dans
ma vie. En assistant moi-même aux
poulinages. En fait, je prends un réel
plaisir à voir naître mes chevaux. Les
voir naitre, c’est comme un artiste qui
peut finalement contempler son œuvre
parachevée. Qu’il s’agisse d’une
sculpture ou d’une peinture…c’est le
moment où tu vois le résultat définitif.
Parfois il y a de meilleures surprises
que ce à quoi tu t’attendais, et
parfois, par contre, il y a de très
mauvaises surprises.
Tant
il est vrai que pour moi voir naître un
de mes poulains c’est le moment le plus
important, c’est ainsi que normalement
je ne programme mes déplacements qu’en
fonction des mises-bas de mes
poulinières. En fait, je ne m’absente
que pendant les périodes où aucune
naissance n’est attendue. Dans des cas
extrêmes où je ne peux pas être
présente, il y a de toutes façons l’une
de mes collaboratrices qui est sur
place. Cela fait quarante ans que c’est
ainsi. Bien avant que l’on parle d’ «
imprinting » et de toutes ces choses,
c’était déjà une évidence pour moi : le
cheval qui était né avec une personne à
côté de lui était différent des autres.
Horses of the
World :
lors de la naissance, vois-tu tout de
suite ce « petit quelque chose » qui va
faire un jour du poulain un champion ?
Marieta
Salas :
Oui. Ou plutôt, pas le même soir de sa
naissance, mais le lendemain matin, oui
!!
Il y a un ensemble de choses qui se
voient. Mais il est logique qu’à la
naissance d’un poulain , on ne puisse
pas juger ses jambes, ou même la croupe,
car si c’est un poulain plutôt grand,
très souvent il a la croupe très basse.
Mais je vois que je reconnais
l’insertion de l’encolure, sa façon de
marcher dans la cour, les yeux, la tête
qui doit déjà être attractive. En suite,
elle peut s’améliorer avec l’âge, mais
elle doit déjà être attractive à la
naissance. Je leur reconnais aussi une «
attitude », cela oui, cela se reconnait
à la naissance !!
Horses of the
World :
as-tu un secret pour deviner les
croisements qui font les champions ?
Marieta
Salas : Ce
n’est pas facile de bien élever. C’est
même très difficile !! De plus, c’est un
ensemble fait de savoir et de chance.
Surtout de savoir, mais aussi de chance.
Parce que je n’arrive pas à obtenir les
mêmes chevaux avec les mêmes
croisements…et pourtant : ce sont les
mêmes juments et les mêmes étalons !!
Ils ne me donnent pas les mêmes
qualités. Ce ne sont donc pas des photocopies.
Aujourd’hui tu te dis : oh…quelle
merveille !! Il faut répéter le même
croisement. Et l’année d’après, cela ne
donne rien. Par contre, ce qu’on ne peut
pas avoir avec de bons croisements, ce
sont de mauvais chevaux. Cela non : des
mauvais et des vilains, non !! Certains
sont bons, d’autres exceptionnels…
« Argent, intuition et patience… voilà
ce qu’il faut pour élever des chevaux !!
» Marieta Salas
Horses of the
World :
cela fait déjà quelques années que les
pays arabes ont investi beaucoup
d’argent dans le pur-sang arabe. Cela
a-t-il eu une influence sur
l’amélioration de la race ?
Marieta
Salas :
Depuis que les pays arabes sont entrés
dans le marché, cela a changé les
choses. C’est indéniable que les chevaux
ont davantage de qualité. Parce que les
gens ont fait davantage d’efforts. Tout
simplement parce qu’on a payé davantage
les chevaux. C’est aussi facile que
cela. Cela a fait que les chevaux sont
beaucoup plus beaux.
L’Emirat du Qatar a investi beaucoup ,
mais l’Emirat d’Ajman aussi a mis
beaucoup d’argent. Enormément aussi
l’Emirat de Dubaï, qui a probablement
investi plus d’une dizaine de millions
d’euros dans les trois dernières années.
C’est beaucoup si l’on considère que
Dubaï ne peut pas vraiment se permettre
de jeter de l’argent ces temps... Mais
les résultats n’ont pas été vraiment à
la hauteur. Ajman a eu de meilleurs
résultats que Dubaï.
Le
Royaume d’Arabie Saoudite est très très
émergeant. Non seulement en
pur-égyptiens, qui attirent beaucoup
d’acheteurs, et qui sont très chers. Les
bons chevaux pur-égyptiens sont très
très chers. L’Arabie Saoudite est
peut-être le pays où il y a le plus de
nouveaux éleveurs. Et ils apprécient
autant le « pur-égyptien » que le « non
pur-égyptien ».
Ce qui
manque, à mon avis, et ce qui manque
aujourd’hui plus que jamais, ce sont les
vrais connaisseurs. Je m’explique : il y
a 25 ans, peut-être que le cheval était
moins beau comparativement, même s’il y
avait déjà des chevaux qui nous
paraissaient très beaux. Aujourd’hui, on
a davantage de qualité. Mais par contre,
cette amélioration est à mon avis due au
hasard. Parce que les grands éleveurs
ont disparu. Je parle des éleveurs en
général. En Europe il reste très peu
d’éleveurs de plus de 3 juments. Très
peu. Et en Amérique, il y en avait
peut-être cinquante ou cent de plus de
20 juments quand je vivais aux
Etats-Unis. Maintenant il doit en rester
une dizaine avec plus de 20 juments
chacun. Je parle de l’Amérique du Nord.
En
Amérique du Sud… par exemple au Méxique,
il subsiste très peu de chevaux arabes.
En Argentine il y en a davantage. Et en
Argentine il y a davantage d’éleveurs
qu’en Europe. Bien entendu, si l’on
considère la façon d’élever, les
étendues de terrain sont bien
supérieures, et le climat est meilleur.
L’économie aussi s’y prête mieux. C’est
le même cas pour le Brésil. L’Europe
importe beaucoup de chevaux arabes du
Brésil. D’Amérique du Nord moins, mais
du Brésil : beaucoup. Les pays arabes
achètent eux aussi beaucoup au Brésil.
Mais
des dix élevages d’Amérique du Nord qui
sont de plus de 20 juments, il y en a
deux ou trois qui sont vraiment
compétitifs en Europe. Peut-être deux ou
trois. Les autres, vu qu’ils ont élevé
un type de cheval très différent, un
type de cheval qui est plus recherché
dans leur pays, ils ne souhaitaient pas
revenir à un type davantage arabe, moins
long de dos, davantage harmonieux, avec
davantage d’allures. Si tu as élevé pour
obtenir quelque chose, en sélectionnant
pour obtenir un type bien particulier
pendant une vingtaine d’années, tu ne
veux pas prendre le risque d’ajouter
quelque chose qui puisse anéantir ces
années de sélection… Il est difficile
d’intégrer un changement à la deuxième
génération après des années…
« La Beauté, c’est l’Harmonie…. »
Marieta Salas
Horses of the
World : tu
donnes beaucoup d’importance à l’«
harmonie » dans la sélection des
exemplaires de show…
Marieta
Salas :
Pourquoi est-ce que je dis « La Beauté,
c’est l’Harmonie » ? Parce que selon le
type défini, peu importe que le cheval
arabe soit un peu plus grand ou un peu
plus petit. C’est égal : il faut qu’il
soit beau. Il doit être harmonieux.
Harmonieux par rapport à sa taille, à
ses jambes, etc… Sans harmonie, la
beauté n’existe pas.
Ce n’est pas parce qu’un
cheval a gagné un show, qu’il est
forcément meilleur. Il se peut qu’il ait
gagné ce show parce que la concurrence
n’était pas forte ce jour-là, ou tout
simplement parce que ce cheval était
dans un bon jour. Pour élever, on ne
peut pas se fier seulement d’un show.
Chacun doit être son propre juge. Ne pas
se laisser influencer parce qu’un cheval
a gagné cinq shows. C’est évident que si
un cheval a gagné cinq shows, les juges
ne sont pas des idiots, et on est en
présence d’un bon cheval. Mais de là à
ce que ce bon cheval puisse transmettre
ses qualités à ses fils, ça c’est autre
chose. C’est là qu’entre en jeu le
pedigree.
Il y a des gens qui
n’élève qu’en regardant le pedigree.
Cela me semble absurde !! Parce que tous
les étalons- et le cas d’ EL PERFECTO
est là pour l’illustrer, lui qui a eu
aussi des poulains ordinaires- peuvent
avoir des mauvais poulains. Il n’est pas
suffisant d’être fils d’EL PERFECTO pour
être forcément un bon reproducteur, et
il en va de même avec tous les chevaux.
A mon avis, la première chose à faire,
c’est de voir le cheval. Et ensuite
seulement se pencher sur le pedigree.
En 2001, Marieta Salas a eu le « coup de foudre » pour un poulain de l’Emir du Qatar : Marwan Al Shaqab allait être sacré Champion du Monde Jr en décembre 2001 à Paris, avant de faire la monte la saison suivante à Ses Planes. La ressemblance entre Marwan Al Shaqab et son fils Abha Mahdi (dont nous voyons ici une toile par l'artiste Carine Meunier) est extraordinaire.
«Avec Marwan Al
Shaqab je pense être la personne qui
a eu la chance d’avoir les meilleurs
poulains » Marieta Salas
Horses of the
World : Si
tu devais donner le nom d’un étalon
important de ce début de siècle… ?
Marieta
Salas :
Sans hésiter : Marwan Al Shaqab !! Oui.
Ensuite, je placerais WH Justice.
Ensuite il y a d’autres chevaux qui ont
bien reproduit, tel Ghazal Al Shaqab.
Puis, au second plan, des étalons qui
demeurent très bons même s’ils n’ont pas
reproduit des phénomènes : Besson Carol,
et quelques autres, soit aux Etats-Unis
soit en Europe.
L’étalon, il faut le juger pour ce qu’il
reproduit et non pas seulement pour sa
beauté et ses résultats en shows. C’est
très bien qu’un étalon soit beau, et
qu’il ait le plus grand nombre possible
de caractéristiques du cheval arabe : de
beaux yeux, une encolure harmonieuse, un
tronc excellent, de bonnes jambes, du
charisme, oui : du charisme, c’est ce
qu’il doit laisser au moins à ses
descendants !! … tout comme le port haut
de la queue qu’il doit retransmettre.
S’il ne retransmet pas ces qualités, ce
n’est pas un étalon valable.
Horses of the
World :
cela m’a beaucoup impressionné que de
voir El Perfecto dans son paddock. Cet
étalon a une morphologie
impressionnante, et une ossature qui,
j’en suis convaincu, sont la base
indispensable pour qu’un étalon trace
une lignée valable dans sa vie de
reproducteur, et donne des chevaux très
« corrects»…
Marieta
Salas :
Des chevaux seulement « très corrects »,
cela ne vaut rien pour le show. Cela a
de la valeur pour élever. Mais pas pour
la compétition. Pour le show, il faut un
cheval « exceptionnel ». Ou pour le
moins « assez exceptionnel ». Avec des
chevaux très corrects, cela ne suffit
pas. Par contre, pour établir une bonne
base d’élevage, il se peut que ce soit
suffisant avec des chevaux très
corrects.
El Perfecto, que m’a-t-il donné,
justement ? Une bonne base, pour
pouvoir, par la suite, et grâce à
l’apport de Marwan Al Shaqab, déboucher
sur des sujets d’exception !! El
Perfecto n’a pas seulement une bonne
ossature, il a beaucoup d’autres
qualités. Un charisme, des yeux, une
prestance. Le cheval de pur sang arabe
n’est pas résistant par l’ossature, il
l’est par ses tendons. Je ne veux
pourtant pas dire par là qu’il ne doit
pas avoir une ossature proportionnelle à
son gabarit. Il est évident que si on a
un cheval arabe 1,60 m avec de tout
petits canons, cela n’est pas beau !!
Même s’il pourra quand même être
résistant grâce à ses tendons d’acier.
Mais si ce n’est pas agréable à voir, si
ce n’est pas harmonieux, ce n’est pas le
cheval que l’on recherche !!
El Perfecto, issu des plus pures lignées espagnoles du pur sang arabe est un vrai seigneur à Ses Planes. Il est présenté ici par Pedro Soto, l’entraineur particulier de Marieta Salas.
Horses of the
World :
Les Etats-Unis et l’Europe…. Deux
visions bien différentes dans
l’appréciation du cheval de show…
Marieta
Salas :
Maintenant, les Etats-Unis ont
changé beaucoup leur façon de noter
les chevaux. Jusqu’à il y a peu de
temps, on ne ne donnait pas de note
pour les allures aux Etats-Unis.
Maintenant, les allures font l’objet
d’une appréciation des juges. Ils
souhaitent maintenant sélectionner
aussi un peu pour les allures. Mais
ils ont toujours pour critère de
sélection la pose statique devant
les juges pendant plusieurs minutes.
Pour arriver à cela, il faut enlever
au cheval toute impulsivité, mais
aussi toute sa personnalité. Le but
serait donc de faire un compromis,
de trouver un « happy medium » : on
ne peut pas élever des chevaux qui
n’auraient que des allures, ne
serait-ce que parce que les allures,
c’est aussi quelque chose d’assez
subjectif à juger. J’ai moi-même une
idée très précise sur les allures,
car j’ai été cavalière pendant de
longues années. Ceux qui n’ont pas
été cavaliers n’ont pas une idée
aussi précise de ce que doivent être
les allures. Il y a par exemple des
chevaux qui trompent l’œil avec les
antérieurs, mais qui n’engagent pas
assez avec les postérieurs..
Si tu as de
l’expérience avec l’emploi sportif
du cheval, que ce soit à l’attelage
ou sous la selle, tu peux apprécier
de suite les allures d’un cheval,
même chez un poulain âgé de deux
semaines seulement : même s’il ne
lève pas encore la queue à la
verticale, il engage déjà les
postérieurs. La façon de marcher en
dit long sur les allures. C’est en
marchant qu’on voit l’impulsion, il
n’y a même pas besoin de trotter un
cheval.
En Europe, il est
indispensable qu’un cheval ait de
belles allures pour aller à un show.
Qu’il soit beau et qu’il ait des
allures. Mais surtout, qu’il ait des
allures !! Il peut même avoir une
encolure un peu plus courte, cela
dérangerait moins que de ne pas
avoir de personnalité, des allures
et des aplombs corrects, car avec
ses défauts-là il n’a aucune chance
dans un show. Si le cheval manque de
prestance, il ne va pas avoir de
résultat en show, même s’il est très
beau. Et le type aussi est très
important.
Abha Salina, en digne petite-fille d'El Perfecto, possède les allures qu’on demande aujourd’hui en compétition.
Le « type », qu’est-ce
exactement ? Ce n’est pas seulement une
belle tête. Le « type », c’est le fait
que le cheval ressemble vraiment à un
cheval arabe. Il faut que le cheval
dégage de son être une « présence »
singulière. Car il peut arriver qu’un
cheval ait une tête notée 20, et un type
noté 18 seulement, parce qu’il entre en
piste comme un mouton. Cela n’est pas ce
que l’on recherche. L’une des
caractéristique du cheval de pur-sang
arabe, c’est justement qu’il ait des
allures et des mouvements remarquables.
Aux Etats-Unis, jusqu’à
ces dernières années, on ne donnait pas
d’importance aux allures. Maintenant,
les choses ont changé à cause du marché,
vu que tout le monde s’oriente d’après
le marché… !! Donc on donne de
l’importance aux allures. Mais il
demeure très difficile d’apporter la
nouvelle caractéristique de bonnes
allures à une lignée de chevaux qui en
manque. Tu peux essayer de sélectionner
en choisissant un type de tête, ou tout
un ensemble de qualités, comme j’essaie
de le faire moi-même. Il y a des
personnes qui ne raisonnent pas ainsi :
il leur suffit d’avoir une belle tête,
le reste ne compte pas pour elles. Mais
d’après moi, cela n’est pas une bonne
façon d’élever. Je précise que c’est mon
opinion personnelle et qu’elle n’engage
que moi… !! Un cheval doit ressembler à
un « arabe » et avoir le moins de
défauts possible. Cela signifie que si
le cheval n’a pas d’allures, eh bien… il
a déjà là un défaut assez important.
Justement parce que c’est une des
caractéristiques principales du cheval
de pur-sang arabe d’avoir des allures et
du charisme… S’il a une belle tête mais
n’a pas d’allures, il lui manque le
cinquante pour cent !!
«Les chevaux, c’est
quand ils sont le plus heureux qu’ils te
donnent le meilleur d’eux-mêmes »
Marieta Salas
Marieta
Salas :
…j’en suis convaincue !! Si tu laisses
ton cheval enfermé entre quatre murs, il
s’ennuie…. C’est pour cela que tu vois
des chevaux qui sont en boxe chez des
entraîneurs qui les présentent chaque
mois à des compétitions, mais à chaque
fois ils obtiennent de moins bonnes
prestations. Les chevaux sont
intelligents. Mais les chevaux arabes
sont beaucoup plus intelligents que les
chevaux des autres races. Comme j’ai
aussi élevé des chevaux de Pure Race
Espagnole, je peux dire que pour aller
jusqu’au Moulin, par exemple, un cheval
arabe apprend toutes les subtilités du
parcours en un seul jour. Un cheval de
Pure Race Espagnole a besoin de trois ou
quatre jours.
Horses of the
World :
Quels sont les deux ou trois
meilleurs « purs égyptiens » aujourd’hui
sur le marché ?
Marieta
Salas : Je n’en ai pas la
moindre idée. Même Marwan Al Shaqab
n’est pas un « pur égyptien ». Il est
américain, ce qui signifie qu’il peut
être un peu égyptien, un peu polonais…
c’est l’ »american bred », avec beaucoup
de mélange de sang. Le grand-père de
Marwan Al Shaqab était pur égyptien, sa
grand-mère « american bred », mais avec
davantage de sang polonais.
Qu’est-ce que l’ »american bred » ? Ce
sont des chevaux qu’on a exportés en
Amérique il y a 150 ans. Certains de ces
chevaux étaient de purs égyptiens,
d’autres étaient polonais, et on a
mélangé les sangs. En Amérique, presque
toutes les élevages sont « american bred
». Il y a des élevages qui sont basés
sur « El Shaklan », qui était un étalon
cinquante pour cent arabe-espagnol, et
cinquante pour cent pur égyptien. C’est
ce croisement qu’on appelle « golden
cross »… !!!
Horses of the
World : Si je te prends
dix juments (que je choisis moi-même),
et je te donne le droit de choisir dix
autres juments pour les remplacer dans
un même pays….. où les choisirais-tu ?
Marieta
Salas : Comme je t’ai
dit, mes juments ne gagneraient pas des
Championnats internationaux, mais ce
sont des juments qui reproduisent des
chevaux qui ont gagné des Championnats
internationaux. Même s’il est vrai que
je ne me promène plus en Espagne pour
visiter les élevages, comme je le
faisais chaque année par le passé avec
mon père, je dois dire qu’il y avait à
l’époque de très bons chevaux.
Aujourd’hui, il y a encore des lignées
qui valent la peine d’être utilisées
dans un élevage. Mais ceci dit, je ne
choisirais pas dans un seul pays. Je
connais des lignées qui me plaisent
beaucoup, mais il y a de tout. Il y a
des chevaux qui ont bien reproduit, mais
aussi qui ont laissé de mauvais sujets.
En fait, il faudrait que j’aille aux
Etats-Unis dans certains élevage, pas
dans tous. Je pourrais aussi aller en
Argentine, et aussi au Brésil, dans
certains haras. Je pourrais aller
partout, dans certains endroits choisis.
Je pourrais aller dans le monde entier.
Même dans les pays arabes, parce que les
éleveurs qui ont investi il y a quinze
ans, ils doivent tout de même bien avoir
quelque chose de bon… !! Mais vraiment,
je ne pourrais pas dire à quel pays en
particulier j’irais. L’Italie ,qui, il y
a quinze ans n’avait pratiquement pas un
bon cheval arabe, a beaucoup importé
depuis.
« Les Polonais ne nous apprennent
rien. Mais ce sont eux les vrais Maîtres
» Marieta Salas
Marieta
Salas : Moi, j’aime les
chevaux polonais. Mais j’ai très peur de
les utiliser dans mon élevage. Pourquoi
cela ? Parce que c’est une réalité que
les Polonais, comme je l’ai dit
plusieurs fois, élèvent dix , quinze,
vingt bons chevaux chaque année. Mais
ils ont 700 juments de sélection. Vu que
ce n’est pas mon cas particulier, ni
même le cas d’aucun autre éleveur, les
imiter serait compliqué. Les gens qui
ont acheté des chevaux polonais, en
Amérique, par exemple, n’ont jamais eu
les résultats obtenus par les Polonais.
De loin pas !! En fait, les Polonais ont
appris entre eux, et ils ne veulent pas
donner de leçons. Ce sont eux, les vrais
Maîtres !!
Je ne crois pas tant en un « art
d’élever », parce que lorsque tu as cinq
cent ou six cent juments, et tu peux te
permettre de donner 80 juments à un seul
étalon, si tu ne parviens pas à « sortir
» trois ou quatre chevaux excellents
chaque année, c’est que tu n’est
vraiment pas doué !! Parce qu’il faut
savoir qu’en Europe il n’y a pas un seul
élevage de pur sang arabe qui puisse se
permettre de donner 80 juments à un seul
étalon. C’est donc un avantage énorme
que celui des Polonais !! Ghazal Al
Shaqab en est l’illustration concrète.
Quoi qu’il en soit, élever avec un
programme bien défini n’est pas facile.
Tout comme il n’est pas facile non plus
d’élever avec seulement vingt juments.
Mais je n’en veux pas davantage. Cela me
suffit. J’ai un domaine magnifique, mais
je ne souhaite ni davantage de
personnel, ni davantage de frais.
Horses of the
World : si tu devais
donner à un même étalon de renom un lot
de 10 juments, toutes avec des titres
importants, ou un autre lot de 80
juments qui ne seraient jamais sorties
en compétition, ni même peut-être leurs
propres mères, mais toutes avec une
lignée de sang exceptionnelle ?...quelle
option choisirais-tu ?
Marieta
Salas : ni l’une ni
l’autre. Je crois qu’avec 10 juments
avec de bons pedigrees, on peut créer
une lignée fantastique en dix ans. Et
même peut-être en moins de temps que
cela. Mais il faut prendre le temps
d’étudier, ou alors faire confiance à
quelqu’un. Ceci dit, avec des juments à
2000 euros, je ne crois pas que l’on
puisse arriver à quoi que ce soit de
bon. Les miracles n’existent pas.
Quand tu as des chevaux bien présentés,
et que, comme dans mon cas, tu as la
possibilité d’avoir une écurie bien
organisée, et l’argent suffisant pour la
mettre en valeur, les résultats arrivent
un jour ou l’autre. Même s’il faut
admettre que j’ai perdu beaucoup
d’argent avec les chevaux. J’ai perdu de
l’argent jusqu’à il y a quatre ou cinq
ans.
Abha Qatar, lors du Championnat du Monde à Paris, où il fut proclamé « Champion de la Triple Couronne 2009 ». On reconnait derrière Marieta Salas qui caresse le poulain dont elle est l’éleveur, Antonia Salom, précieuse collaboratrice de Ses Planes. A côté de Philipp Looyens, handler et entraîneur, le propriétaire d’Abha Qatar, le prince Abdullah bin Fahd Al Saud pose en compagnie de son team venu d’Arabie Saoudite.
« On vient m’acheter des chevaux
parce qu’on sait bien que chez moi on
peut acheter avec des chances réelles de
succès dans les meilleurs shows »
Marieta Salas
Horses of the
World : Aux ventes aux
enchères ou « à l’amiable », est-ce que
les éleveurs vendent leurs meilleurs
chevaux ?
Marieta
Salas : J’ai vendu des
chevaux magnifiques et je me suis créé
une réputation. Bien sûr, il n’est pas
facile de se défaire de ses meilleures
chevaux.
Horses of the
World : mais tu as
toujours gardé des chevaux de la même
famille que ceux que tu as vendus ?
Marieta
Salas : Oui… je l’admets.
Mais il n’est pas dit qu’ils aient été
aussi beaux que ceux que j’ai vendus.
Mais je garde toujours l’espoir qu’ils
en reproduiront d’autres aussi beaux.
Néanmoins, il faut tout de même vendre,
parce que c’est justement ce qui te fait
de la publicité. J’ai fait de grands
sacrifices, mais je me suis fait une
excellente publicité.
On vient m’acheter des chevaux parce
qu’on sait bien que chez moi on peut
acheter avec des chances réelles de
succès dans les meilleurs shows. Si je
gardais systématiquement les meilleurs,
cela ne plairait pas à la clientèle.
Ceci dit, il faut conserver un équilibre
: si tu vends tous tes meilleurs
produits, alors que se passe-t-il ? Je
serais obligée de recommencer à zéro à
chaque fois : si j’ai mis 40 ans pour en
arriver là…. Maintenant je pourrais y
arriver en moins de temps, parce
qu’avant tous les résultats venaient par
pur hasard. Par hasard !!
« Vouloir commencer un élevage
avec des chevaux à trois mille euros,
sans pedigree, c’est le contraire du
succès : c’est l’échec à coup sûr !! »
Marieta Salas
Horses of the
World : quel conseil
pourrais-tu donner à une personne qui
souhaiterait commencer un élevage de
chevaux de pur sang arabe et…. Avoir du
succès le plus tôt possible !?...
Marieta
Salas : Il faut que cette
personne apprenne les pedigrees. Qu’elle
sache les lignées à succès. Bien
entendu, tout d’abord il faut avoir de
bonnes connaissances du cheval en tant
qu’animal. L’essentiel, mais aussi les
particularités : qu’est-ce qu’un cheval
de pur sang arabe ? Si je voulais élever
des bulldogs, je devrais savoir d’abord
ce qu’est un bulldog. Et les
particularités de la race. Je ne dois
pas le confondre avec un bâtard. Il faut
savoir d’où ils viennent, quelles sont
leurs caractéristiques essentielles,
quels sont les caractères dominants de
la race.
D’abord il faut apprendre. Mais il y a
des gens qui n’apprendront jamais. Car
c’est vrai que pour être éleveur, que ce
soit de chiens, de chats, ou de chevaux,
il faut être doté d'un "petit quelque chose"
!! Avec l'ordinateur, on peut
apprendre, mais on ne peut pas tout
apprendre. Pourquoi apprendre les
pedigrees à succès… ? Nous pouvons voir
l’exemple de Marwan Al Shaqab.
Aujourd’hui, c’est facile de trouver un
bon fils de Marwan grâce à internet.
Autrefois, on était obligé d’aller
visionner les étalons dans les haras.
Aujourd’hui, on peut passer cinq ou six
jours chez soi sur internet, et passer
en revue les fils de Marwan Al Shaqab.
On peut même les sélectionner sur la
base de leurs résultats. Ce n’est que
l’affaire de cinq ou six jours. La
démarche suivante est de s’intéresser
aux mères : qui est la mère ? Qu’est-ce
que les mères ont en commun ? Bref,
c’est une étude réalisable en une
semaine.
C’est bien vrai qu’un cheval qui n’est
pas exceptionnel peut gagner un show….
Mais s’il commence par être Champion,
puis… Réserve !! C’est un bon cheval.
Parce que les juges ne sont pas idiots
!! Certains donnent davantage
d’importance à certaines choses,
d’autres à d’autres choses. Mais si le
cheval est toujours parmi les premiers,
même s’il n’est pas champion à chaque
fois, on suppose qu’il s’agit d’un bon
cheval. En suite, il faudra faire une
« research » pour trouver d’où vient
ce cheval. Puis, et ce n’est pas la
moindre des choses, il faut avoir l’œil.
L’œil est quelque chose qui s’éduque. On
peut avoir des prédispositions, mais
l’œil est quelque chose qui se forme.
Lorsque j’avais 20 ans, par exemple, je
ne regardais jamais les aplombs. Et
puis, finalement, tu te mets à les
étudier tellement que si le défaut est
minime, tu n’y prêtes pas attention.
Chez nous humains, c’est la même chose :
chacun de nous a une façon particulière
de marcher, d’appuyer le pied d’une
manière différente. C’est bien clair que
si on appuie d’une façon extrêmement peu
équilibrée ou symétrique, on le verra.
Ce sera un défaut apparent. Mais si on
n’est pas face à un défaut terrible, et
si le cheval est harmonieux… il ne faut
pas se concentrer sur chaque
jambe. Ce peut être un cheval parfait
d’aplombs, mais…s’il ne ressemble pas à
un pur arabe, à quoi bon !! La première
des choses, c’est qu’il soit bien dans
le type de la race qu’il représente.
C’est la première des choses. Et après,
en tout essayer d’être le meilleur
possible.
Et maintenant, si tu le veux bien, nous
allons descendre vers les juments, et
les voir un peu, parce qu’il va bientôt
faire nuit… je me mets un pullover vu
qu’il ne va pas tarder à faire frais à
cette heure… on fait un peu le tour des
juments avec la voiture… (il est déjà
cinq heures moins vingt)…
Jamil Boukarabila, qui a reccueilli les propos de Marieta Salas, est tout heureux de poser devant la statue d’Abha Hamir, jument de base de l’une des plus prestigieuse lignées espagnoles du pur sang arabe.
Les journées d’hiver sont plus
courtes à Majorque aussi, et la
maîtresse des lieux ne veut pas
laisser passer cette journée sans
une fois de plus aller contrôler que
ses juments ne manquent de rien, et
profiter d’un moment de paix
extraordinaire au coucher du soleil…
Telle est Marieta Salas, toute
acquise à la cause du cheval, avec
sa passion et son savoir. Et tant
que cette grande Dame vivra a Ses
Planes, ce petit coin de paradis
existera pour les pur sang arabes.
F I N